TAVERNE DES BRUMIGNONS Mikko parle de Tit à un gars du comptoir
Mikko parle de Tit à un gars du comptoir
Mikko c'est celui qui comprend Tit.
C’est lui qui le connaît, qui l’a vu travailler, rater, revenir, poser.
Le gars du bar, lui, écoute.
Le fût noir reste fermé.
Derrière le comptoir, les flacons prennent la lumière basse.
Ombre de Vesper bulle lentement.
Gorge Noyée colle au verre.
Silence de Krargh garde sa bonde serrée.
Les Brumignons passent entre les jambes.
Petits godets.
Pieds humides.
Mains rapides.
Près du puits, les voix tombent.
Mikko est au comptoir.
Il a une chope devant lui, mais il ne boit presque pas.
Son pouce suit une entaille dans le bois.
À côté, un gars au manteau râpé regarde vers la porte.
— C’est lui, Tit ?
Mikko ne tourne pas la tête.
— Non.
— Comment tu sais ?
— La porte aurait fait moins de bruit.
Le gars fronce le nez.
— Hein ?
Mikko tapote le comptoir.
— Tit entre jamais dans un endroit sans remarquer ce qui coince.
Un Brumignon pose une cuillère dans un pot d’eau chaude.
Ting.
Le gars regarde la cuillère.
— Vous êtes tous comme ça ici ?
— Non. Lui plus que les autres.
Mikko boit enfin une gorgée.
Il grimace un peu.
— Tit, tu le reconnais pas à sa voix. Tu le reconnais à ce qui tient après son passage.
— Charpentier ?
— Entre autres.
— Ça veut dire quoi, “entre autres” ?
Mikko montre la table.
— Si ça penche, il cale.
Si ça casse, il garde le morceau utile.
Si ça refuse, il marque l’endroit.
Si ça vit, il revient plus lentement.
Le gars ricane.
— Ça fait proverbe de vieux Brumignon.
— Non. Ça fait Tit.
Un silence.
Le feu pousse une flamme courte sous la plaque.
Une odeur de mousse chaude descend du plafond.
Le gars reprend :
— Tu l’as vu faire ?
Mikko pose sa chope.
— Oui.
— Quoi ?
— Trop de choses.
— Commence par une.
Mikko regarde ses mains.
— Le bois.
— Normal.
— Non. Pas normal. Beaucoup coupent du bois. Tit, lui, écoute le moment où le bois accepte de devenir autre chose.
Le gars souffle par le nez.
— Tu parles comme un type qui a trop bu.
— J’ai pas assez bu pour mentir.
Le gars se tait.
Mikko continue.
— Je l’ai vu devant des planches qui ne voulaient pas s’aligner. Il forçait pas. Il changeait l’appui. Il cherchait l’endroit où la pièce arrêtait de se battre. Après ça, le banc tenait. La porte fermait. La poutre ne criait plus.
— Et ça suffit pour faire une réputation ?
— Non.
Mikko tourne enfin la tête vers lui.
— Ça suffit pour qu’on dorme dessous.
Le gars baisse les yeux vers le comptoir.
Un Brumignon passe avec un panier.
Au fond : racines, baies, mousses, bouts d’écorce.
Mikko le suit du regard.
— Il a aussi appris aux Brumignons sans les dresser.
— Comment ça ?
— Il montrait. Il attendait. Il laissait rater.
Un autre aurait donné un ordre. Tit posait l’outil au bon endroit, puis il regardait si la petite main revenait le chercher.
— Ça marche ?
— Avec eux, oui. Parce qu’ils savent très bien quand on les utilise comme des bras, et quand on leur donne un geste.
Le gars regarde le Brumignon disparaître derrière les tonneaux.
— On m’a dit qu’un d’eux ramène des souvenirs dans des racines.
Mikko hoche la tête.
— Le Brumignon-Témoin.
— C’est vrai ?
— J’ai vu quelqu’un mâcher une baie et reculer avant de poser le pied sur une planche pourrie.
— Hasard.
— Peut-être. La planche a cassé juste après.
Le gars ne répond plus.
Mikko reprend, plus bas :
— Tit laisse les choses apprendre. Même les petites.
Le fût noir craque.
Personne ne l’ouvre.
Le gars désigne le fond de la salle.
— Et le Nébula ? On dit qu’il a mis son nom dedans.
— Pas son nom. Son clou.
— Un clou, ça se remplace.
Mikko secoue la tête.
— Pas celui-là.
Il pose son index sur le comptoir et appuie.
— Le dernier clou du Nébula, c’était pas de la fixation. C’était une phrase en fer.
Il l’a planté au moment juste. Le bois a plié, mais n’a pas rompu. La cale a sonné. Après ça, le navire était prêt.
— Prêt à quoi ?
— À porter les erreurs des autres.
Le gars sourit.
— Beau résumé d’un bateau.
— C’est pas un beau résumé. C’est ce qu’un bateau fait.
Mikko reprend sa chope.
— Tit ne finit jamais les choses comme un artisan de vitrine. Il les rend prêtes à encaisser.
— Et quand il rate ?
Mikko laisse passer un souffle.
— Il rate bien.
— Ça veut dire quoi ?
— Son bateau toutes-météos a fendu. Plans tachés. Coque ouverte. Vent trop tôt. Mauvais endroit, mauvais moment.
Mais l’échec a laissé une piste : trouver un bois qui ne plie pas comme les autres.
— Donc même ses ratés servent.
— Quand il les regarde assez longtemps.
Un Brumignon derrière le bar essuie un godet.
Il s’arrête.
Il écoute.
Mikko le remarque, mais ne dit rien.
— Après le bois, il est descendu dans les mines.
— Là, c’est autre chose.
— Non. C’est pareil en plus sombre.
— Tu plaisantes ?
— Une galerie, c’est une poutre autour de toi.
Le gars cligne des yeux.
Mikko trace trois lignes humides sur le comptoir.
— Soufre. Salpêtre. Charbon.
Trois matières qui veulent travailler chacune à leur façon.
Tit a pas juste dit : “creusez”.
Il a mis des seuils.
— Des seuils ?
— Des signes pour dire quand la roche commence à mentir.
— La roche ment ?
— La roche se tait avant de tuer.
Le gars avale de travers.
Mikko continue.
— Il a posé des marques, des alertes d’odeur, des capsules, des gouttières pour les gaz. Des instructions simples pour les Brumignons : si ça chauffe ici, tu passes pas là. Si ça vibre ici, tu recules. Si ça craque sans bruit, tu remontes.
— Ça, c’est pas de la charpente.
— Si. Charpente du danger.
Le gars regarde Mikko avec moins d’ironie.
— Tu l’aimes bien.
Mikko reste immobile.
— J’aime pas les gens comme des chansons.
— Alors quoi ?
— Je sais ce qu’ils laissent.
Le gars attend.
Mikko dit :
— Tit laisse des endroits moins bêtes qu’avant.
La phrase tombe sur le comptoir.
Elle ne roule pas.
Le feu crache une étincelle.
— Et les bijoux ? demande le gars. Ça, je comprends moins. Le mineur, le charpentier, le gars des galeries… pourquoi des bagues ?
Mikko sourit à peine.
— Parce qu’un jour, quand tu as assez fait tenir les choses, tu veux voir si tu peux les faire compter.
— Compter ?
— Pas en pièces. En regard.
Il montre son œil.
— Une table, on l’utilise sans la voir.
Une bague, on la voit avant de l’utiliser.
Tit apprend ça maintenant.
— Il vend ?
— Pas encore fort.
— Alors il échoue.
— Non. Les passants ralentissent.
— C’est tout ?
— C’est énorme.
Mikko se penche.
— Un objet qui arrête un pas commence déjà à exister dans la tête de quelqu’un.
Le gars réfléchit.
— T’as l’air de le connaître depuis longtemps.
— Assez.
— Il parle beaucoup ?
— Non.
— Il rit ?
— Quand une pièce s’ajuste mieux que prévu.
— Il se fâche ?
— Quand quelqu’un force une matière sans l’écouter.
— Il fait peur ?
Mikko garde le silence.
Puis :
— Oui.
— Avec une arme ?
— Avec de la durée.
Le gars ne comprend pas tout de suite.
Mikko tapote la table.
— Un violent te casse une chaise.
Tit te construit un atelier.
Dix cycles plus tard, des gens y travaillent, vendent, apprennent, discutent, dépendent du lieu.
C’est plus dangereux qu’un coup.
— Dangereux pour qui ?
— Pour ce qui voulait rester provisoire.
Près du puits, une corde frotte la pierre.
Le bruit descend dans le noir.
Le gars baisse la voix.
— Et les loups ?
Mikko ne répond pas vite.
Son pouce cesse de suivre l’entaille.
— Les loups, c’est là qu’il est le plus nu.
— Nu ?
— Oui. Sans établi. Sans clou. Sans charnière. Sans plan.
— Il peut pas les fabriquer.
— Voilà.
Un Brumignon lève la tête.
Mikko continue :
— Il a essayé d’approcher. Raté. Revenu. Raté autrement. Revenu encore.
Un jour, un loup s’est assis face à ses traces. Pas devant lui comme un serviteur. Face aux traces. C’est très différent.
— Pourquoi ?
— Parce que le loup ne reconnaissait pas Tit. Il reconnaissait la répétition de Tit.
Le gars souffle.
— C’est mince.
— Le vivant commence souvent mince.
Le fût noir goutte une fois.
Ploc.
Personne ne bouge.
Le gars finit son godet.
— Donc si je devais le décrire ?
Mikko prend la chope du bout des doigts.
— Tu ne devrais pas.
— Pourquoi ?
— Tu oublierais la moitié.
— Essaie quand même.
Mikko regarde la salle.
Les Brumignons.
Les flacons.
Le puits.
Les tables rayées.
Les cordes.
La vapeur.
— Tit, c’est un homme qui arrive devant un monde mal calé.
Il pose la chope.
— Il ne dit pas : “je vais le sauver.”
Il touche l’entaille du comptoir.
— Il cherche l’appui.
Silence.
— Puis il pose quelque chose.
Le gars attend la suite.
Mikko ajoute :
— Et après, les autres font semblant que ça a toujours été là.
Le gars ricane doucement.
— Ça, c’est vrai pour les bons bâtisseurs.
— Non.
Mikko se lève.
Le banc râpe le sol.
— C’est vrai pour ceux qu’on oublie pendant qu’on utilise leur travail.
Il ajuste son manteau.
— Tit, lui, on commence à ne plus pouvoir l’oublier.
Le gars regarde vers la porte.
— S’il entre, je lui dis quoi ?
Mikko passe la sangle de son sac sur l’épaule.
— Rien au début.
— Et après ?
— Tu lui montres ce qui casse.
— Et s’il répare ?
Mikko pousse la porte.
L’air humide entre dans la taverne.
Les bulles de l’Ombre de Vesper remontent d’un coup.
Il répond sans se retourner :
— Alors tu sauras que tu l’as rencontré.