ÉDITO #11
ÉDITO — FÉVRIER
(Suivre la dérive. Rendre les récits.)
Février, c’est le mois où on arrête de faire semblant que tout est sous contrôle.
Le mois passé, ça a dérivé.
Pas une petite glissade. Une vraie dérive : le récit a pris un courant qu’on n’avait pas prévu, et au lieu de s’écraser, il a commencé à respirer autrement.
Et ça, c’est une bonne nouvelle.
Parce qu’une histoire qui ne dérive jamais, c’est souvent une histoire qui ne risque rien.
Elle reste polie. Elle reste propre. Elle reste “bien tenue”.
Et elle meurt doucement — sans même le bruit d’une chute.
La dérive, elle, fait du bruit.
Elle déplace les axes. Elle met les scènes en déséquilibre.
Elle force les personnages à s’inventer des appuis.
Et surtout : elle révèle ce qui tient vraiment.
Pas ce qui était prévu.
Ce qui est vécu.
Ce mois-ci, faut qu’on fasse deux choses en même temps.
Deux gestes qui se contredisent seulement si on ne sait pas lire :
1) Suivre la dérive.
2) Arrimer ce qu’elle produit.
Suivre la dérive, ça veut dire accepter que le récit n’est pas un rail.
Qu’il n’a pas à “revenir dans le droit chemin”.
Qu’il peut devenir plus étrange, plus dense, plus imprévisible — et qu’on ne va pas le punir pour ça.
Mais arrimer ce qu’elle produit, ça veut dire un truc précis :
quand le récit s’épaissit, il fabrique de la matière.
Des phrases. Des scènes. Des décisions. Des ruptures. Des gestes qui ont un poids.
Et cette matière ne doit pas rester coincée dans un flux de table, dans un fil de chat, dans un “tu te souviens ?”.
Parce que là, je pose la ligne claire de février :
Les personnages appartiennent à ceux qui les portent.
Et leur récit doit pouvoir être restitué, repris, exploité, signé — en leur nom.
Pas “un résumé”.
Pas “un canon qui mange tout”.
Pas “un best-of raconté par au-dessus”.
Une restitution qui respecte la voix.
Qui respecte la propriété.
Qui respecte le droit de dire : ça, c’est mon personnage. Ça, c’est mon histoire. Et je peux la reprendre hors d’ici.
Février, c’est donc un mois double.
Un mois qui dit :
oui, on laisse l’histoire faire des angles.
oui, on suit le courant au lieu de casser la rame sur la première vague.
Mais un mois qui dit aussi :
on ne confisque pas ce que la vague a révélé.
On ne fait pas de l’intensité un pillage.
On suit la dérive.
Et on construit des amarres pour que chacun puisse repartir avec ce qu’il a vraiment écrit — même si c’était dans le désordre, même si c’était dans la nuit, même si c’était au bord du rire ou du vide.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de “stabiliser” l’histoire.
C’est de la rendre portable.
Qu’un joueur puisse prendre son paquet de récit, et en faire un texte.
Ou une archive.
Ou un projet.
Ou juste une preuve.
Qu’on ne reste pas prisonniers du moment.
Qu’on ne soit pas condamnés à l’oral, au flou, au “c’était cool mais je ne peux pas le récupérer”.
Février est là pour ça :
donner au récit une seconde vie, sans lui enlever la première.
Alors on fait simple.
On suit la dérive.
On la respecte.
On la laisse nous déplacer.
Et au lieu de serrer les dents pour “revenir comme avant”,
on fait mieux :
on prend ce qui a émergé, et on le rend à ceux qui l’ont porté.
C’est ça, février.
Un mois de courant.
Un mois d’amarres.
Un mois où l’histoire devient plus libre et plus juste.
— Dalmeck / Aras-Azul Ekaitzaren Begia / DAAEB
